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07/06/2008

Contribution aux Assises Nationales du Sénégal.

Médecine traditionnelle : légiférer rapidement

Ce qu'il est convenu d'appeler médecine traditionnelle, et que nous définissons comme l'ensemble des pratiques locales, ou supposées telles, utilisant des médiateurs matériels et spirituels en vue de restaurer, préserver ou promouvoir la santé, est bien populaire chez nous. Cette popularité tient sans doute au fait que la médecine traditionnelle est bien ancrée dans notre vécu culturel et offre des schèmes explicatifs satisfaisant pour nous quand nous sommes confrontés à des problèmes de santé. Il s'y ajoute également qu’elle a acquis, à tort ou à raison, la légitimité des pratiques multiséculaires.
Cette définition de la médecine traditionnelle ne met pas en lumière l'un des enjeux qu'elle charrie à savoir la remise en cause du monopole sur les soins de santé que la loi confère à la médecine allopathique encore dite moderne. Mieux, on peut dire que la médecine traditionnelle est exercée par des agents auxquels les instances officielles de légitimation des savoirs (école, université…) ne reconnaissent aucune compétence dans le champ sanitaire. Il y a donc, du point de vu de la loi une double illégitimité, des tradipraticiens à prodiguer des soins de santé.
Il y a deux ans l'actualité avait été marquée par la dénonciation par l'ordre des médecins du Sénégal de la "publicité mensongère" faite par les tradipraticiens qui s'autoproclament docteur ou professeur. Dans le même cadre nous avons vu l'interpellation vigoureuse du gouvernement par le député et universitaire Iba Der Thiam sur le laisser-aller envers les "professeurs soigne tout". Au cours de cette même période, des associations de guérisseurs ont organisé une marche en vue de l'adoption d'une loi encadrant leurs activités. Au-delà des passes d'arme auxquelles il nous a été donné d'assister, reste une question fondamentale qui est celle de savoir s'il faut intégrer au système de santé officiel, la médecine traditionnelle ? L'État doit-il s'immiscer dans un secteur qu'il a souvent ignoré, parfois réprimé mais dont il ne peut nier la réalité ?

L'usage des médecines autres que celle dite moderne ou allopathique est bien répandu dans le monde. Ainsi selon l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). En Afrique, 80 % de la population a recours aux médecines traditionnelles. Dans les pays riches, le nombre de personnes ayant recours aux médecines autres qu'allopathiques ne cesse d'augmenter. En Australie 48 % de la population a déjà eu recours aux médecines alternatives. En France, ce chiffre s'élève à 75 %, alors qu'en Belgique, on a 38 %. C'est un secteur qui brasse beaucoup d'argent, mais dans une proportion moindre que celle de la médecine allopathique. En Malaisie, 500 millions Us $ sont consacrés aux médecines traditionnelles. Au Royaume Uni, les dépenses consacrées aux médecines complémentaires s'élèvent à 2,3 milliards Us $. Il serait intéressant qu'une étude économique évalue au Sénégal les sommes consacrées aux médecines traditionnelles. Nous ne serons que peu surpris de constater que les sommes en jeu sont importantes. A l'échelle mondiale, dans sa typologie des systèmes de santé en rapport avec la médecine traditionnelle, l'Oms distingue :
● Les systèmes dits intégratifs où les médecines traditionnelles et les médecines complémentaires font partie de l'offre de soins dans le système de soins officiel. Dans un tel système, les médecines traditionnelles sont reconnues comme une offre de soins et sont remboursés par les Organismes de sécurité sociale. C'est le cas de la Chine par exemple.

● Les systèmes de tolérance où les médecines traditionnelles sont tolérées et s'exercent dans un cadre où il n'y a pas de réglementation.

● Les systèmes inclusifs où les médecines traditionnelles occupent une place intermédiaire entre la reconnaissance totale et la tolérance.
Le Sénégal appartient à la deuxième catégorie car ici les médecines traditionnelles sont tolérées mais s'exercent dans un cadre où les droits des usagers ne sont pas énoncés. Les différents ministres qui se sont succédés à la tête du département de la santé n'ont cessé de dire qu'une loi est dans le circuit et qu'elle ne tarderait pas à être soumise au parlement. Le circuit doit être bien long, mais il ne saurait expliquer le temps mis à le parcourir. Il est indéniable que les difficultés techniques mais surtout politiques expliquent les retards pris. L'adoption d'une loi encadrant la pratique des médecines traditionnelles relève tout d'abord d'une exigence démocratique. L'État de droit, que les Sénégalais appellent de tous leurs vœux ne peut tolérer des friches de droit dans un domaine qui concerne la vie des millions de nos concitoyens. Même si cela n'a été que rarement constaté, les nombreux tradipraticiens qui exercent dans les villes et campagnes du Sénégal peuvent être poursuivis pour exercice illégal de la médecine. C'est pourquoi, de plus en plus, s'élèvent au sein de cette corporation des voix appelant à voter une loi. Il s'y ajoute que, confrontés à une concurrence venue d'autres pays, ils en appellent aux pouvoirs publics pour réguler le marché. Les tradipraticiens veulent un cadre réglementaire qui reconnaisse leur spécificité et leur compétence et ceci malgré l'ambiguïté de l'approche de certaines associations qui, entre autopromotion de leur fondateur/ président et les relents exclusivement idéologiques de leur entreprise, font tout pour maintenir le statut quo.
Légiférer sur les médecines traditionnelles n'est point aisé, c'est pour cela qu'il faut comprendre le retard mis par les autorités sénégalaises pour satisfaire à une exigence de l'OMS qui préconise l'intégration des médecines traditionnelles au système de santé. Les difficultés sont inhérentes à la multiplicité des techniques et des acteurs, à la réticence des médecins, à la peur des tradipraticiens de se voir instrumentalisés dans une telle entreprise. Devant ces difficultés nous proposons ce qui suit :
● le tradipraticien est celui qui est reconnu par sa communauté comme travaillant par diverses techniques à la restauration, la préservation et la promotion de la santé ;
● les instances de légitimation des savoirs des tradipraticiens seront celles qu'en concertation avec l'Etat, leurs associations représentatives auront mises en place ;
● l'adoption d'un code d'éthique et de déontologie par les associations de tradipraticiens ;
● la mise en place d'un conseil national des associations de tradipraticiens qui veillera au respect de l'éthique et de la déontologie ;
● la reconnaissance par les tradipraticiens et leurs associations du pouvoir de l'Etat de fixer des objectifs de santé publique à la réalisation desquels ils devront travailler.
Il ne viendrait à l'idée de personne de nier que la médecine traditionnelle est dans les faits partie prenante au système de santé du Sénégal. Nombre de Sénégalais s'adresse à elle en premier recours alors que pour d'autres, elle reste une étape possible de leur parcours thérapeutique. Pendant longtemps l'Etat sénégalais, sans doute, imprégné de l'idéologie coloniale, a nié ce fait et a eu parfois des velléités de répression. Cette époque nous semble révolue, c'est pourquoi il serait temps que le pouvoir s'arme de courage politique pour légiférer sur la question. Il doit chercher à convaincre les tenants et les opposants à cette législation, qu'il reste le maître du jeu, capable de préserver les intérêts bien compris de tous.