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21/04/2008

Abra-ka-dabra

Le vendredi 18 avril 2008, le Président Abdoulaye Wade a servi aux sénégalais l’un de ces numéros de prestidigitation dont il a le secret. Il a exposé au cours d’un Conseil présidentiel sur l’agriculture sa « Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance » (GOANA). Le programme présidentiel qui « demande l’implication de toutes les forces vives du pays » et qui sera mis en œuvre « dès le prochain hivernage » c'est-à-dire dans les deux à trois mois à venir, se fixe des objectifs ambitieux. Il est prévu de produire deux millions de tonnes de maïs, trois millions de tonnes de manioc, 500 000 tonnes de riz et deux millions de tonnes pour les autres céréales comme le mil, le sorgho, le fonio, etc. Au total plus de huit millions de tonnes de céréales. Pour l’élevage, les objectifs à moyen terme portent, indique-t-il, sur une production de 400 millions de litres de lait et 435000 tonnes de viande.
Le financement du Plan présidentiel n’est pas chiffré, mais on apprend au détour du discours présidentiel qu’il sera procédé à l’achat de deux avions à 5 milliards de francs pour ensemencer les nuages afin de provoquer des pluies. A coté de ces moyens le Président a informé ces auditeurs que deux bateaux contenant de l’urée sont en position d’approche des côtes sénégalaises. La cargaison de ces deux navires devant servir à la fabrication d’engrais. Il demande à tous - notamment à ses ministres, aux hauts fonctionnaires, aux directeurs et cadres de société à retourner à la terre et à cultiver au moins 20 hectares. La diaspora sénégalaise, les étudiants, les religieux… tout le monde- sauf les paysans- est convié à participer à l’initiative présidentielle.

Pour donner une perspective au plan présidentiel il est bon de faire le point de la situation de l’agriculture sénégalaise en cette année 2008.Sur les vingt dernières années, la moyenne de la production céréalière a tourné autour d'un million de tonnes. L'analyse de l'ensemble des cultures céréalières montre une forte variation annuelle aussi bien des superficies cultivées que des productions évoluant en dents de scie. L’agriculture sénégalaise reste tributaire des aléas climatiques. On constate qu'en année normale où la pluviométrie s'installe très tôt avec des pauses raisonnables, sans attaques quelconque la production augmente proportionnellement avec les superficies cultivées. C’est donc dire que ce n’est n'est pas l'amélioration des rendements qui joue en faveur de la production mais l'extension des superficies. L'intensification n'a pas encore touchée de manière conséquente les cultures céréalières (sous pluies). Et même si des performances sont notées dans la culture du riz il faut noter la relative faiblesse des rendements et des difficultés réelles à dépasser le cap des 35 000 ou 40 000 ha sur un potentiel de 350 000 ha irrigables.
Ce sont ces problèmes que veut résoudre notre cher Président en demandant à ces proches de se muer en agriculteurs, en achetant deux avions bombardiers de nuages et en faisant venir deux bateaux « remplis » d’urée. Cet énième plan présidentiel n’aurait pas mérité un post si, fidèle à son habitude, Maître Abdoulaye Wade n’en avait pas profité pour porter un coup rude à la cohésion nationale en demandant à l’administration territoriale (gouverneurs, préfets et sous préfets) de « donner des terres sans restriction à ceux qui peuvent les exploiter.. »
Au Sénégal dans la grande majorité, les producteurs agricoles sont de petits exploitants, qui cultivent la terre sur des régimes fonciers traditionnels. Ces régimes fonciers a défaut de permettre l’éclosion de grandes exploitations agricoles, ont protégé plus ou moins nos campagnes de conflits à grande échelle. La volonté présidentielle d’introduire l’arbitraire et de la corruption de l’administration dans le foncier rural est une menace à la paix civile.