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20/04/2011

Côte d’Ivoire – Libye : Deux fronts de recolonisation

 

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CI 2.jpgLu sur : http://www.sudonline.sn/cote-d-ivoire---libye--deux-front...

Par Justin Mendy


Ce début du second cinquantenaire de l’accession nominale à la souveraineté internationale de la plupart des pays africains, anciennement colonies françaises, est marqué, quoi qu’on en dise, par le retour d’une nouvelle ère de domination directe, que l’on croyait révolue, avec les interventions des Armée et gouvernement français, sous le couvert de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.) et, concernant la Libye, avec la participation d’autres pays comme le Royaume Uni (autre puissance ex-colonisatrice), et de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (O.T.A.N.), cette grosse artillerie de l’Occident.

L’attitude adoptée par l’Occident (avec la France comme pilote) dans les deux fronts ouverts en Libye et en Côte d’Ivoire, motivée par l’unique souci de la mainmise sur les ressources naturelles, se traduit par le besoin de contrôle de leur direction gouvernementale, par tous les moyens, y compris par la force.

La « participation française » - terme choisi par les tenants du pouvoir français pour expliquer son intervention militaire – à l’avancée des « Forces nouvelles » rebelles de Guillaume Soro, devenues par la magie du moment « Forces républicaines », dans les zones contrôlées par le camp Gbagbo, puis à l’arrestation de ce dernier, en est une illustration flagrante.

Le gouvernement français qui a prétexté agir conformément à la résolution 1975 des Nations Unies n’a pas intégré son contingent militaire de la Licorne dans les rangs des troupes de l’ONUCI. Et ce contingent de 900 hommes, depuis son positionnement en Côte d’Ivoire en 2002, est passé, ces toutes dernières semaines, à 1650 hommes, dans la grande discrétion et ce, dans la perspective de l’assaut final du 11 avril.

Le quotidien « Libération » n’a pas tort quand il titre à la une de son édition du mardi 12 avril : « la France chasse Gbagbo ».

La souveraineté…

La réalité est que, depuis son accession à la magistrature suprême, en l’An 2000, Laurent Gbagbo a tenté de mettre en pratique les idéaux pour lesquels il s’était toujours battu, depuis qu’il était étudiant (lui et son épouse Simone, du reste, qu’on tente de diaboliser en permanence) et qu’il a poursuivis, au sein de son parti, le F.P.I. (Front Populaire Ivoirien) et qui se fondent sur le contrôle de la souveraineté de la Côte d’Ivoire par les Ivoiriens eux-mêmes.

C’est le principal reproche fait par Gbagbo et ses partisans au régime du premier Président de la République, M. Félix Houphouët-Boigny et perpétré par son successeur, M. Henri Konan Bédié qui, bien qu’acteurs du « miracle (économique) ivoirien », étaient accusés de faire la part un peu trop belle à la partie française et qui se répercutait négativement sur la dignité de l’homme ivoirien.

C’est contre cet état de fait que Gbagbo se battait, face à une coalition organisée dudit « Rassemblement des Houphouëtistes », conduite, au second tour des présidentielles dernières, par Alassane Ouattara, Premier Ministre d’Houphouët-Boigny et ancien directeur général adjoint du Fonds Monétaire International (F.M.I.).

Mais sa démarche politique ne signifiait nullement pas une mise à la porte des Français ; elle consistait plutôt en un rééquilibrage du contrôle de l’économie du pays dans une double réorientation souveraine et socialiste. C’est ce qui a été perçu en Occident comme une dictature, et même un « fascisme », selon l’ancien président français Jacques Chirac.

Il n’est donc pas étonnant que, dès les premières heures de déclanchement des hostilités après le second tour des élections du 28 novembre dernier, la France d’abord, suivie en cela par ses partenaires, ait décidé des sanctions économiques drastiques contre la personne de Laurent Gbagbo et de ses proches, ainsi que sur la zone contrôlée par ces derniers, englobant les deux ports stratégiques d’Abidjan et de San Pedro ainsi que de l’aéroport d’Abidjan – Port Bouët, les portes de sortie des produits d’exportation (cacao, café, pétrole, bois notamment), qui entrent dans un pourcentage important des recettes du pays.

Une participation de fait

En se déclarant exempt d’une quelconque participation à l’arrestation de Laurent Gbagbo à sa résidence de Cocody, le gouvernement français reconnait toutefois avoir pris part à l’assaut par le bombardement de ces lieux ; il en a été de même de l’ONUCI.

La question est de savoir est-ce que les « Forces dites républicaines » de Ouattara pouvaient parvenir à leur fin, sans l’appui combiné des troupes françaises et de l’ONUCI. Il est clair que la capture physique de Gbagbo leur est revenue, mais tout le travail préparatoire d’ouverture de la voie vers Abidjan et de la neutralisation des armes de défense lourdes et autres de la résidence a été effectué par la Licorne et l’ONUCI.

Cette même prise de part active extérieure est aussi notoire aujourd’hui sur le front libyen.


Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Khadafi a libéré son pays de la domination étrangère et lui a restitué sa souveraineté en plaçant ses richesses (le pétrole en particulier) sous son contrôle.

Il est vrai que ses comportements – pas toujours conformes à l’exercice de la démocratie – ne sont pas parfois acceptables par l’ensemble ni de son peuple, ni de ses autres collègues africains et autres…

Mais cela ne saurait justifier l’intervention militaire actuelle qualifiée, hypocritement, de frappes aériennes destinées à la protection de la population civile.
Dans le cas de la Libye comme dans celui de la Côte d’Ivoire, « le fait est constant », comme disent les juristes : la participation militaire française (et autres) est réelle et le qualificatif de « gendarme de l’Afrique » ne saurait être ôté de la France, cette France dont on dit, par ailleurs – et à juste titre – qu’elle est « la première puissance africaine ».

Une complicité locale

Elle est tellement « consciente » de cette « puissance » qu’elle a convoqué à Paris, le 14 juillet 2010, commémoration de sa propre Fête nationale, les contingents militaires et gouvernements de ses anciennes colonies africaines, pour célébrer le cinquantenaire de leur indépendance.
Comble d’humiliation : les structures sus-citées ont répondu massivement à l’appel de cette « mère patrie »… Et selon les propos d’un commentateur africain, il leur serait enjoint de « marcher sur le droit chemin, au risque de se voir écrasés » (par elle)…

C’est ce qui expliquerait une certaine coalition africaine forte contre Gbagbo, le « contestataire » et qui s’était exprimé par sa volonté d’une intervention militaire au sein de la « Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest » (C.E.D.E.A.O), puis par une saisine par celle-çi de l’O.N.U. pour la résolution du conflit ouvert ivoirien.

L’ « Union Africaine » (U.A.) elle-même, n’a pas été épargnée par ce parti-pris scandaleux en proclamant la reconnaissance d’une des deux parties (en l’occurrence celle d’Alassane Ouattara) au détriment de l’autre.

Une démarche autre aurait pû éviter le clash survenu lundi dernier qui s’est traduit, dans un premier temps, par une certaine humiliation du président de la République déchu (Gbagbo Laurent, comme l’appellent les Ivoiriens), en le présentant dans les media audio-visuels français, vêtu d’un seul sous-vêtement, comparable à un Sadam Hussein d’Irak, lorsqu’il fut détrôné, de force par les Américains.

Ces media (tous confondus) ont, du reste, mené une campagne intense de désinformation et d’intoxication, dépassant de loin, toute l’éthique journalistique, durant toute la durée du conflit, allant jusqu’à suspendre, depuis la mi-mars, tout signal de la Radio-télévision ivoirienne, alors sous contrôle du camp Gbagbo, pour laisser place à leur seul tapage médiatique bien orchestré, repris, hélas, textuellement, par ceux de plusieurs pays d’Afrique, francophones en particulier, qui ont permis ainsi une orientation tendancieuse de leurs opinions publiques sur la question.

Ere de souffrances

C’est içi le lieu d’interpeller tous les acteurs de structures médiatiques authentiquement africaines, à redoubler d’efforts pour l’émergence de tels outils, qui ne sauraient être de luxe, mais d’une utilité publique expresse pour le continent et ses ressortissants. Car, le premier cinquantenaire de l’ « indépendance » de l’Afrique nous révèle un « bilan loin d’être positif » (pour reprendre les propos du célèbre historien sénégalais, Mamadou Diouf, enseignant dans les Universités américaines) et les media y sont pour beaucoup.

Le diagnostic de Diouf est réel : « l’Afrique, dit-il, a beaucoup souffert pendant ces cinquante dernières années, au moment où elle était censée se libérer des « souffrances insurmontables » qui ont gagné tous les segments de la vie des citoyens de la majorité des pays et affecté et leur existence physique et leurs comportements moral et spirituel.

La complainte est générale : les Africains sont fatigués ; du moins la grande majorité. Ils sont humiliés même, par une minorité de leurs compatriotes, avec la complexité, dans bien des cas, d’éléments étrangers, soucieux de leurs seuls intérêts propres.

Tout se passe comme si le mode de management sous l’empire colonial a été transféré à des autorités locales, plutôt que de gouverner des citoyens, ont choisi de commander des individus, pour paraphraser Mamadou Diouf qui tenait ces propos pour le cas du Sénégal.


Ce mode a placé une bonne partie des Africains sous l’emprise de prédateurs au service de leurs seuls intérêts personnels, en connivence avec des correspondants étrangers dont les intentions de reconquête territoriale, qui se conjuguent, avec une mainmise indirecte sur les ressources locales, par l’intermédiaire de dirigeants locaux se situent, désormais dans le choix de ces derniers dès l’entame des processus électoraux.

Une autre Afrique


Aujourd’hui, une autre Afrique s’impose ; elle s’impose d’autant plus que « dernière de la classe », elle doit rattraper le peloton de ses ex-compagnons asiatiques et latino-américains du Tiers-monde, qui l’ont déjà devancé d’une longueur appréciable, sous peine d’une disparition programmée.

Et cette autre Afrique est possible. Elle possède des biens matériels considérables qui font d’elle un « continent d’avenir », courtisé par toutes les puissances du monde (les grandes et les moins grandes).

Elle dispose également de ressources humaines compétentes dans divers domaines et dotées de moyens immatériels, aujourd’hui en disparition dans le monde dit développé et qui ont pour nous, entre autres :

partage, solidarité, sens du bien commun, hospitalité, respect de la parole donnée, dignité, honneur…

Les divers témoignages recueillis lors du « Forum Social Mondial » tenu à Dakar, au mois de février dernier (6 au 11) confirment la possibilité pour ce continent de sortir de son état de sous-développement et de domination dans lequel il semble s’impétrer éternellement.

Mais cela n’est pas une prédestination, encore moins une fatalité. L’Afrique doit se (re)mettre debout et affronter les forces du mal d’où qu’elles viennent grâce à des élites patriotes, sincères et déterminées et l’appui divin disponible à tout peuple qui le sollicite…

Oui nous Africains, nous pouvons en sortir, pour paraphraser le président Barack Obama, à condition que nous le voulions…

Les ruptures

Le vouloir c’est, comme nous l’enseigne Mamadou Dia, ancien président du Conseil des Ministres du Sénégal, « dépasser l’état de pseudo-républiques et de chefs de mafias ».

Il s’agit de « refuser de demeurer des sous-Etats et de devenir les barbares de notre temps qui est celui des ruptures et des innovations audacieuses, celui de la marche en avant et non de la marche à reculons, celui des projections dans l’espace et non de l’enfouissement dans les ténèbres de la préhistoire, celui de l’exploration de voies nouvelles et non de la revivification des fossiles… »

En d’autres termes, il est plus que temps, pour les Africains, qu’après cinquante ans d’indépendance nominale qui ont suivi des siècles d’esclavage et de colonisation, de « réaliser eux-mêmes les destin de leur continent adulte ». Et cette réalisation passe par une prise de conscience, pour tous les patriotes, de deux maîtres-mots que sont l’indépendance (véritable) et l’unité.

« Unité et indépendance de l’Afrique, qui n’a aucun avenir politique ni économique dans la dispersion, les rivalités absurdes et les conflits fratricides. Mais aussi, unité et indépendance des forces patriotiques qui se doivent de rompre avec une funeste politique des occasions perdues pour se situer à la hauteur du défi africain en adoptant une stratégie radicale et globale de lutte ».

Cette consigne du « grand Maodo », Mamadou Dia, alors nonagénaire, adressée au continent, en Décembre 2001, dans la dernière version de ses mémoires, intitulée « Afrique, le prix de la liberté », vient de trouver un répondant en la personne du quadragénaire Bruno V. L. d’Erneville, dans son premier ouvrage paru en ce début de 2011, sous le titre « Moi, petit Africain… »

Des signaux

Dans ce qu’il appelle une « troisième voie », qui n’est autre qu’un « concept représentant une somme de comportements, d’attitudes et de modes de pensée qui ont jalonné et modelé tout son parcours », il aboutit à la conclusion selon laquelle « des signaux apparaissent (dans une Afrique qui a donné le sentiment qu’à chaque pas en avant se succédaient deux pas en arrière) qui montrent qu’une prise de conscience est en cours… » Et dans l’ultime partie de l’ouvrage consacrée à sa « vision du développement africain », faisant le constat que « les jeunes Africains ayant réussi à franchir le cap des études supérieures sont souvent d’une qualité indéniable et se font souvent remarquer positivement lorsqu’ils évoluent dans les pays étrangers », il énumère des valeurs ancestrales desquelles cette génération peut s’inspirer pour asseoir une véritable politique de développement endogène comme le Japon par exemple ; il cite, à cet effet, entre autres, la dévolution du savoir traditionnel fondée sur l’apprentissage et l’oralité, la discrétion et la patience (sutura et muñ, en ouolof), le sens de l’équité et de la justice, les principes démocratiques de gestion du pouvoir par le dialogue et le consensus, ainsi que ceux du partage et de la solidarité…

La conclusion du livre – dont le manuscrit était fin prêt dès Décembre 2009 – est tout simplement prémonitoire des changements qui s’opèrent sur le continent : « c’est l’évidence, écrivait-il, nous sommes au début d’un profond mouvement… africain de vraie libération, animé par des aspirations des peuples et de leur diaspora… Les frémissements, ajoute-t-il, sont clairement perceptibles aujourd’hui…, mais ce qui est remarquable, c’est l’attente anxieuse des populations exténuées, qui guettent frénétiquement l’amorce… »
Celle-çi, en tout cas, a été déjà déclenchée en Tunisie, en Egypte, en Libye…

Justin Mendy
Journaliste
E-mail : justin_mendy@yahoo.fr

 

 

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